Retour sur l'Etat Islamique et les actions de la "communauté internationale" : Qui fait quoi et dans quels cadres

EMF a à coeur de laisser la parole à ses membres pour qu'ils s'expriment. La rubrique Tribune libre accueille des textes et des productions des membres sur des sujets et des thématiques d'actualité. Cette semaine, une membre a voulu revenir sur les conflits qui sévissent au Moyen-Orient et plus particulièrement en Syrie et en Irak. Elle propose ici une synthèse concise mais non exhaustive de ses recherches sur l'Etat Islamique et de l’action de la communauté internationale. Que fait la Turquie? Quel est le rôle de la Russie? D'où vient l'Etat Islamique? 

Si toi aussi tu souhaites t'exprimer, contacte-nous à plumeetudiants@emf-asso.fr.

POINT DECRYPTAGE DE L’ACTUALITE

Parce que l’actualité nous y invite, je pensais qu’un petit retour sur ce qu’était l’EI s’avérait nécessaire.

Cet article ne vise en aucun cas à l’exhaustivité, il s’agit d’apporter quelques éléments de connaissance pour comprendre ce qu’est cet EI, qui en sont les investigateurs et les réponses données par la communauté internationale.

Cet article n'engage que son auteur.

  • Qu’est ce que l’EI (Etat Islamique)?
Tout se passe dans l’Irak post Saddam Hussein. L’EI voit le jour en octobre 2006 après la mort d’Abou Moussab Al-Zarkaoui. Depuis février 2003, ce jordanien, chassé après la chute des talibans en 1999 d’Afghanistan, se réfugie en Irak (plus précisément dans la province du Kurdistan iraquien à proximité de l’Iran) avec des membres du mouvement Ansar Al-Islam. La guerre en Irak lancé par les USA (2003) confère au réseau d’Al Zarkaoui (Jamaat al Tawhid wal Djihad) une importance : ils entrent en scène contre la coalition américaine. Ainsi débute les premiers attentats contre la coalition, l’ONU (mort du représentant spécial pour l’Irak du secrétaire général) puis contre les chiites visés dans un attentat dans une de leurs mosquées à Baghdad. Progressivement, le réseau et les actions d’Al Zarkaoui grossissent. En 2004, son réseau fait allégeance à Ben Laden devenant Al-Qaida en Mésopotamie mais le jordanien tient à garder son autonomie notamment dans son approche de l’ennemi ; ce n’est plus l’Occident représenté par les Etats-Unis mais l’ennemi proche : les régimes arabes séculiers et les chiites. Zarkaoui cherche à prendre le contrôle sur des portions de territoires de l’état irakien confessionnellement divisés en imposant des institutions propres et nouvelles. C’est avec cette conception que l’EI voit le jour en 2006 cherchant à véritablement exercer un pouvoir politico-religieux en Irak. Il s’agit aussi d’irakiser le jihad  contre les USA et leurs alliés chiites, djihad jusqu’alors dominé par des étrangers en termes de membres (Saoudiens et Européens). Tout s’accélère à partirde l’arrivée au pouvoir des chiites en Irak ( Nouri al Maliki) qui profite de son pouvoir pour mettre en minorité les sunnites polarisant et confessionnalisant encore plus le pays. Au fur et à mesure que les forces américaines se retirent (2009 puis 2011) la situation s’envenime et la résistance irakienne sunnite se radicalise. Entre temps, le nouveau chef à la tête de l’EI est devenu Abou Bakr al-Baghdadi. Par la suite, la crise syrienne devient le théâtre où l’EI fait ses armes. En 2012, l’EI fonde une branche syrienne Jabhat Al-Nosra opposée à Bachar al Assad. L’Etat Islamique devient Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). Depuis les relations entre les deux se sont quelques peu dégradées, l’émir Abou Mohammed Al-Golani à la tête du Jabhat al Nosra prenant progressivement une autonomie qui déplut à Al-Baghdadi. Une véritable opposition fratricide s’en suit entre les membres du Front al Nosra voulant se séparer de l’EIIL et les partisans de l’EIIL. Il faut attendre le début de l’année 2014 pour que l’EIIL s’impose en Syrie.

L’EIIL s’attaque prioritairement à ses rivaux du Jabhat al-Nusra en Syrie, aux forces kurdes en Syrie et en Irak, et aux forces gouvernementales irakiennes.

 

territoire contrôlés en date du 23.12.2015
 
 

From the Institute for the Studies of War Dec.23 2015 de Chris Kozak

NB: YPG désigne l’Unite de Protection du peuple ( organisation kurde) et JN, Jabat al Nusra


  • Quelles actions internationales ont été prises ? Dans quel cadre ?

1.     Irak

Une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU est adoptée le 15 août 2014. Il s’agit de la résolution 2170. Elle fait suite aux demandes du gouvernement irakien d’Al-Abadi qui avait exhorté l’aide de la communauté internationale face à la menace. La résolution « condamne les actes terroristes et exactions commis par ces groupes en Irak et en Syrie, condamne toute transaction commerciale engagée avec ces groupes notamment dans le secteur pétrolier qui leur permette de se financer, appelle les Etats à prendre les mesures nécessaires, y compris le gel des avoirs, pour éradiquer le phénomène des combattants étrangers et place sous sanctions six personnes liées à Al-Qaïda et directement impliquées dans l’acheminement de ces combattants ».
Dès la fin septembre une coalition armée composée des USA (raids menés en Irak) suivie de plus de 40 pays dont la France (armes livrés aux peshmergas kurdes et de l’aide humanitaire) est composée pour venir en aide au gouvernement irakien. Des récentes opérations aériennes de surveillance ont également été menées. Y participent : le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, l’Allemagne, l’Italie, l’Arabie Saoudite (dons), le Koweït…

En Irak, la coalition internationale agit en appui aux peshmergas kurdes et aux forces gouvernementales irakiennes.

Ici une carte récapitulative des apports de chacun de ces  pays http://www.liberation.fr/monde/2014/09/10/qui-fait-quoi-dans-la-coalition-contre-l-etat-islamique_1097445

2. Syrie

Si la légalité de l’opération en Irak ne fait pas de doute (la coalition intervient sur demande du gouvernement irakien), les frappes contre l’EI en Syrie posent plus de problèmes puisqu’il n’y a pas eu de requête express du gouvernement syrien en place pour une telle opération. Il ne s’agit pas de guerre internationale au sens propre mais de lutte contre un mouvement qualifié de terroriste (pour lequel il n’existe pas de définition claire et consensuelle). Une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU pour avaliser une telle coalition a pendant longtemps fait beaucoup de doutes notamment de peur des vetos russes et chinois. D’ailleurs il n’existe légalement aucune justification des frappes de la coalition puisqu’aucune résolution au CS de l’ONU n’a été votée en ce sens. Aucune frappe n’a été menée directement en Syrie par la coalition citée ci-dessus dans le cadre de la résolution du 15 août. Néanmoins,cela n’a pas empêché les USA de parler d’éradication de l’EI en Syrie(lors de la conférence de Paris en septembre 2014). Depuis l’Irak, les forces américaines ont étendu leurs opérations en septembre 2014, sans l’accord du président Bachar Al-Assad. Ces frappes ont visé l’EI, mais aussi Al-Khorasan, proche d’Al-Qaida.

Cela n’a pas empêché non plus une coalitionde 6 pays, USA en tête appuyés par le Bahreïn, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et les EAU de lancer des attaques ciblant  l’EI en Syrie grâce à leurs avions de chasse, drones, bombardiers et missiles Tomahawk tirés depuis des navires américains opérant dans les eaux internationales de la Mer Rouge et du Golfe. D’autres appuient plus discrètement la coalition en soutenant les peshmergas kurdes par exemple comme à Kobané à la frontière turque. En 2015, le Canada s’est joint à la campagne syrienne, suivi de la Turquie, qui cible pour sa part l’EI et les forces kurdes. La Grande-Bretagne a annoncé en septembre 2015 avoir mené des frappes ponctuelles contre des cibles présentant un danger immédiat pour ses intérêts.

La position de la Turquie mérite que l’on s’y arrête un moment. Fin juillet 2015, pour la première fois depuis le début du conflit syrien, la Turquie a bombardé des positions de l’EI en Syrie. Ankara a également lancé des frappes dans le nord de l'Irak, cette fois-ci sur des bases arrière des rebelles indépendantistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), semant la confusion dans ses intentions réelles. Jusqu'ici, la position turque sur la Syrie et l'Etat islamique était attentiste. A l'automne 2014, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, favorable au départ de Bachar Al-Assad, avait ainsi refusé d'intervenir à Kobané, ville syrienne frontalière, un temps menacée par l'EI. Pour le chercheur Bayram Balci, le parti du président Erdogan et du Premier ministre, Ahmet Davutoglu, craignent la création d’un Kurdistan et profiteraient des frappes contre l’EI pour affaiblir le PKK. Du côté des indépendantistes kurdes, la déliquescence des Etats syrien et irakien fait renaître l'espoir de la création d'un Etat kurde, à cheval sur plusieurs pays. Quand Erdogan souhaite la fin du régime de Bachar Al-Assad, les Kurdes du PYD (l'équivalent syrien du PKK) ont eux tout intérêt à ce que le dictateur reste en place. "Assad a laissé des territoires aux Kurdes syriens, dans l'optique de jouer la carte kurde contre la Turquie",rappelle Bayram Balci.  La Turquie vient d'autoriser pour la première fois les Etats-Unis à utiliser plusieurs de ses bases (notamment celle d'Incirlik) pour combattre l'Etat islamique d’où le silence des USA sur les attaques de la Turquie contre leurs alliés kurdes.

Craignant un effondrement du régime du président Assad, dont les forces ne contrôlent plus qu’un tiers du pays, autour de Damas, de Homs et du littoral, la Russie a déployé en septembre 2015 une trentaine d’avions de reconnaissance et d’attaque au sol, des Soukhoï 24 et 30 et procède à des frappes près de Hama et de Homs, dans des zones disputées entre l'opposition et les forces loyalistes du président Bachar al-Assad au nord-ouest du pays.  La Russie a justifié son intervention par la demande qui lui a été faite de son allié syrien. La Russie a ainsi renforcé sa présence militaire en Syrie, en soutien au régime en place. « Le seul moyen de lutter efficacement contre le terrorisme international - en Syrie comme sur les territoires voisins - est de prendre de vitesse, de lutter et de détruire les combattants et les terroristes sur les territoires qu’ils contrôlent et ne pas attendre qu’ils arrivent chez nous » a dit Poutine lors d’une allocution télévisée le 30 septembre 2015.L’entrée de la Russie sur le théâtre de la scène syrienne n’a pas été du gout de tous  les pays membres de la coalition. Moscou veut lutter contre les djihadistes du groupe Etat islamique en maintenant Bachar al-Assad au pouvoir tandis que les Etats-Unis et leurs alliés européens poussent au départ du "tyran". Alors que la coalition formée par les Etats-Unis et ses alliés (une soixantaine de pays européens et arabes sunnites) n'atteignent par les résultats escomptés, la Russie entend imposer sa position.

C’est également fin septembre 2015 que la France a annoncé avoir effectué des frappes en Syrie contre l’EI.Dans le cadre del’opération Chammal, engagée en septembre 2014 et initialement cantonnée à l’Irak, la France a mobilisé six Mirage 2000 (positionnés en Jordanie), six avions Rafale et un avion de patrouille maritime Atlantique 2 (positionnés, eux, aux Emirats arabes unis). Dans l’entretien accordé au Monde, Jean-Yves Le Drian a affirmé que « le cadre légal est l’article 51 de la charte des Nations unies qui porte sur la légitime défense ». Cet article précise qu’un Etat a le « droit naturel » de se défendre en cas « d’agression armée », jusqu’à ce que le Conseil de sécurité « ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales ». Or Il y a un an, Paris refusait d’intervenir en Syrie et estimait alors qu’aucun cadre juridique et politique ne pouvait légitimer une intervention. Les attaques en France commanditées depuis l’Irak et la Syrie lors de cette dernière année ainsi que le flot de volontaires étrangers français partis combattre aux côtés de l’EI ont facilité l’entrée de la France en guerre.

Comme le soutient la chercheuse Myriam Benraad, « l’assemblage hétéroclite d'Etats" qu’est la coalition ne résiste pas depuis sa création en septembre 2014 à la pression des intérêts individuels de chacun, focalisé sur son partenaire privilégié : gouvernement irakien pour les Etats-Unis, milices chiites pour l'Iran, front Al-Nosra pour la Turquie ou l'Arabie saoudite, Kurdes, tribus sunnites... Ces ambitions stratégiques frontalement opposées compromettent tout projet politique alternatif en Syrie et en Irak, qui, seul, permettrait d’affaiblir durablement l’"Etat Islamique".  Or il est probable que suite aux attentats de Paris le 13 novembre, l'intensification de la mobilisation militaire et diplomatique (France, Etats-Unis, Russie, Royaume-Uni, Allemagne...) pourrait néanmoins modifier le jeu stratégique des alliances.

A coté des frappes, les membres de la coalition se sont réunis à plusieurs reprises pour discuter sur la sortie de crise. En octobre 2015, les principaux acteurs diplomatiques du dossier syrien, dont les Etats-Unis, la Russie et les deux rivaux iranien et saoudien, ont entamé des pourparlers sur les possibilités de règlement politique du conflit qui fait rage depuis plus de quatre ans. A la sortie de cette réunion, le principal désaccord persiste sur l'avenir de Bachar al-Assad en Syrie. Washington, Paris, leurs alliés occidentaux et arabes veulent négocier un "calendrier précis" de départ du président syrien. Moscou et Téhéran insistent pour que le président syrien joue un rôle dans la transition politique en Syrie. L'Iran apporte un soutien financier et militaire direct à Damas. Quant à l'Arabie saoudite, elle soutient les groupes rebelles et participe aux frappes aériennes de la coalition internationale menée par les États-Unis contre l’État islamique (EI). Ryad affiche une position tranchée: Bachar al-Assad "partira soit à l'issue d'un processus politique soit parce qu'il sera renversé par la force", a déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir. Dernièrement le 20 décembre 2015, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté à l’unanimité en faveur d’une résolution qui prévoit des négociations de paix entre pouvoir et opposition «début janvier». La résolution a été adoptée à l’unanimité des quinze membres du Conseil, y compris la Russie. Dans un nouvel effort pour mettre fin à un conflit qui a fait plus de 250 000 morts et des millions de réfugiés en quatre ans et demi, le Conseil a demandé au secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon d’organiser entre le gouvernement syrien et l’opposition des «négociations officielles sur un processus de transition politique». L’objectif est que ces discussions commencent «au début janvier 2016» et coïncident avec un cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire syrien, que l’ONU devra aider à mettre en place et à surveiller.

Sources bibliographiques et vidéographiques :

http://info.arte.tv/fr/etat-islamique-en-irak-et-au-levant-portrait-illustre

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/09/15/origine-nombre-financement-l-etat-islamique-en-cinq-questions_4487306_3218.html

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/27/5-questions-sur-les-frappes-francaises-en-syrie_4773838_4355770.html

http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/la-guerre-contre-l-etat-islamique-peut-elle-etre-gagnee

http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-David-Rigoulet-Roze-1712.html

http://www.lesclesdumoyenorient.com/L-Etat-islamique-en-cartes.html

http://www.lesclesdumoyenorient.com/A-la-recherche-d-un-nouveau.html

Très bon entretien avec Romain Caillet, chercheur à l’IFO http://www.lesclesdumoyenorient.com/Entretien-avec-Romain-Caillet-Qu.html

Très bon documentaire de l’EI de l’intérieur http://www.vice.com/fr/vice-news/l-etat-islamique-version-integrale-125

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